PEOPLE IN HISTORY          WARS, BATTLES AND REVOLUTIONS          MAP ARCHIVE          FAMOUS SPEECHES

 
 

GOVERNMENTS IN HISTORY          HISTORIC DOCUMENTS          HISTORIC PLACES AND LOCATIONS          ALL-TIME RECORDS IN HISTORY

 
 

SOURCE TEXT          SOURCE DOCUMENTS          HISTORY DICTIONARY          TIMELINES          ARCHAEOLOGICAL RECORDS

 
   
 

HOME   -   SOURCE TEXT   -   GEORGE SAND - HORACE

 
 


All Things Nixon

Explorers, Scientists & Inventors

Musicians, Painters & Artists

Poets, Writers & Philosophers

Native Americans & The Wild West

First Ladies

Popes

Troublemakers

Historians

Archaeologists

Royal Families

Tribes & Peoples

 

Assassinations in History
Who got slain, almost slain, when, how, why, and by whom?

Go to the Assassination Archive

 


Online History Dictionary A - Z

Online History Dictionary A - Z

 

King John of England 1167-1216

 

Tsar Ivan IV the Terrible 1530 - 1584

 

Adolf Hitler 1889 - 1945

 

Voyages in History
When did what vessel arrive with whom onboard and where did it sink if it didn't?

Go to the Passage-Chart

 


Wars, Battles & Revolutions in History

 

About Mata Hari

 

The Divine Almanac
Who all roamed the heavens in olden times? The Who's Who of ancient gods.

Check out the Divine Almanac

 

 

The Ancient Greeks in a Nutshell

 

Gilgamesh - His City, His People, His Epic

 

 

 

   

George Sand - Horace: Chapter 27-30
 

Notice

Chapter 1 - 5   Chapter 6 - 12   Chapter 13 - 19  

Chapter 20 - 23     Chapter 24 - 26  

Chapter 27 - 30   Chapter 31 - 33

 

XXVII.

Ce jour de bonheur, mémorable et funeste entre tous dans la vie d'Horace, fut enregistré d'une manière plus sérieuse et plus solennelle dans l'histoire. C'était le 5 juin 1832; et quoique j'aie passé ce jour et le lendemain dans l'ignorance complète de la tragédie imprévue dont Paris était le théâtre, et où plusieurs de mes amis furent acteurs, j'interromprai le récit des bonnes fortunes d'Horace pour suivre Arsène et Laravinière au milieu du drame sanglant d'une révolution avortée. Ma tâche n'est pas de rappeler des événements dont le souvenir est encore saignant dans bien des coeurs. Je n'ai rien su de particulier sur ces événements, sinon la part que mes amis y ont prise. J'ignore même comment Laravinière y fut mêlé, s'il les avait prévus, ou s'il s'y jeta inopinément, poussé par les provocations de la force militaire au convoi de l'illustre Lamarque, et par le désordre encore mal expliqué de cette déplorable journée. Quoi qu'il en soit, cette lutte ne pouvait passer devant lui sans l'entraîner. Elle entraîna aussi Arsène, qui n'en espérait point le succès; mais qui, désirant la mort, et voyant son cher Jean la chercher derrière les barricades, s'attacha à ses pas, partagea ses dangers, et subit l'héroïque et sombre enivrement qui gagna les défenseurs désespérés de ces nouvelles Thermopyles. A l'heure dernière de ces martyrs, comme la troupe envahissait le cloître Saint-Méry, Laravinière, déjà criblé, tomba frappé d'une dernière Balle.

«Je suis mort, dit-il à Arsène, et la partie est perdue. Mais tu peux fuir encore; pars!

—Jamais, dit Arsène en se jetant sur lui; ils me tueront sur ton corps.

—Et Marthe! répondit Laravinière, Marthe qui existe peut-être, et qui n'a que toi sur la terre! La dernière volonté d'un mourant est sacrée. Je te lègue l'avenir de Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour elle. Puisqu'il n'y a plus rien à faire ici, tu peux et tu dois te soustraire à ces bourreaux qui s'approchent, ivres de vengeance et de vin; pauvres soldats qui se croient vainqueurs cent contre un!»

Deux minutes après, l'intrépide Jean tomba inanimé sur le sein d'Arsène. La maison, dernier refuge des insurgés, était envahie. Arsène fut un de ceux qui s'échappèrent par un toit. Cette évasion tint du miracle, et arracha malheureusement peu de braves à la furie des assaillants. Caché à plusieurs reprises dans des cheminées, dans des lucarnes de greniers, vingt fois aperçu et poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches avec un bonheur qui semblait proclamer l'intervention de la Providence, Arsène, couvert de blessures, brisé par plusieurs chutes, se sentant à bout de ses forces et de son courage, tenta un dernier effort pour disputer une vie à laquelle une faible espérance le rattachait à peine. Il s'agissait de sauter d'un toit à l'autre pour entrer dans une mansarde par une fenêtre inclinée qu'il apercevait à quelques pieds de distance. Ce n'était qu'un pas à faire, un instant de résolution et de sang-froid à ressaisir; mais Arsène était mourant et à demi fou. Le sang de Laravinière, mêlé au sien, était chaud sur sa poitrine, sur ses mains engourdies, sur ses tempes embrasées. Il avait le vertige. La douleur morale était si violente qu'elle ne lui permettait pas de sentir la douleur physique; et cependant l'instinct de la conservation le guidait encore, sans qu'il pût se rendre compte de l'épuisement qui augmentait avec rapidité, sans qu'il eût connaissance de l'agonie qui commençait. «Mon Dieu, pensa-t-il en s'approchant de la fente entre les deux toits, si ma vie est encore bonne à quelque chose, conserve-la; sinon, permets qu'elle s'éloigne bien vite!» Et penchant le corps en avant, il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'élança sur le bord opposé. Alors, se traînant sur ses genoux et sur ses coudes, car ses pieds et ses mains lui refusaient le service, il parvint jusqu'à la fenêtre qu'il cherchait, l'enfonça en posant ses deux genoux sur le vitrage, et, laissant porter sur ce dernier obstacle tout le poids de son corps, s'abandonnant avec indifférence à la générosité ou à la lâcheté de ceux qu'il allait surprendre dans cette misérable demeure, il roula évanoui sur le carreau de la mansarde. En recevant ce dernier choc qu'il ne sentit pas, il eut comme une réaction de lucidité qui dura à peine quelques secondes. Ses yeux virent les objets; son cerveau les comprit à peine, mais son coeur éprouva comme un dilatement de joie qui éclaira son visage au moment où il perdit connaissance.

Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme pâle, maigre, et misérablement vêtue, assise sur son grabat et tenant dans ses bras un enfant nouveau-né, qu'elle cacha avec épouvante derrière elle, en voyant un homme tomber du toit à ses pieds. Arsène avait reconnu cette femme. Pendant un instant aussi rapide que l'éclair, mais aussi complet qu'une éternité dans sa pensée, il l'avait contemplée; et, oubliant tout ce qu'il avait souffert comme tout ce qu'il avait perdu, il avait goûté un bonheur que vingt siècles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans sa vie, qui lui avait ouvert une source de réflexions nouvelles sur la fiction du temps créée par les hommes, et sur la permanence de l'abstraction divine.

Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisée, elle aussi, par la souffrance, la misère et la douleur, elle n'était pas soutenue par une exaltation fébrile qui pût la ranimer tout d'un coup et lui faire sentir la joie au sein du désespoir. Elle fut d'abord effrayée; mais elle ne chercha pas longtemps l'explication d'une visite aussi étrange. Toute la journée, toute la nuit précédente, toute la veille, attentive aux bruits sinistres du combat, dont le théâtre était voisin de sa demeure, elle n'avait eu qu'une pensée: «Horace est là, se disait-elle, et chacun de ces coups de fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but.» Horace lui avait fait pressentir cent fois qu'il se jetterait dans la première émeute; elle le croyait capable de persister dans une telle résolution. Elle avait pensé aussi à Laravinière, qu'elle savait ardent et prêt à toutes ces luttes; mais elle avait entendu tant de fois Arsène détester les tragiques souvenirs des journées de 1830, qu'elle ne le supposait pas mêlé à celles-ci. Lorsqu'elle vit un homme tomber expirant devant elle, elle comprit que c'était un fugitif, un vaincu, et, de quelque parti qu'il fût, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et souillé de sang, qu'elle songea à Arsène; mais elle n'en crut pas ses yeux. Elle prit son tablier pour étancher ce sang et pour essuyer cette poudre, sans peur et sans dégoût: les malheureux ne sont guère susceptibles de telles faiblesses. Elle se pencha sur cette tête meurtrie et défigurée, qu'elle venait de poser sur ses genoux tremblants; et alors seulement elle fut certaine que c'était là son frère dévoué, son meilleur ami. Elle le crut mort, et, laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui souriait encore avec une bouche contractée et des yeux éteints, elle l'embrassa à plusieurs reprises, et resta sans verser une larme, sans exhaler un gémissement, plongée dans un désespoir morne, voisin de l'idiotisme.

Quand elle eut recouvré quelque présence d'esprit, elle chercha dans le battement des artères à retrouver quelque symptôme de vie. Il lui sembla que le pouls battait encore; mais le sien propre était si gonflé, qu'elle ne sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la vérité. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques voisins à son aide; mais, se rappelant aussitôt que parmi ces gens, qu'elle ne connaissait pas encore, un scélérat ou un poltron pouvait livrer le proscrit à la vengeance des lois, elle tira le verrou de la porte, revint vers Arsène, joignit les mains, et demanda tout haut à Dieu, son seul refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obéissant à un instinct subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois elle tomba à côté de lui sans pouvoir le déranger; puis tout à coup, remplie d'une force surnaturelle, elle l'enleva comme elle eût fait d'un enfant, et le déposa sur son lit de sangle, à côté d'un autre infortuné, d'un véritable enfant qui dormait là, insensible encore aux terreurs et aux angoisses de sa mère. «Tiens, mon fils, lui dit-elle avec égarement, voilà comme ta vie commence; voilà du sang pour ton baptême, et un cadavre pour ton oreiller.» Puis elle déchira des langes pour essuyer et fermer les blessures d'Arsène. Elle lava son sang collé à ses cheveux; elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle réchauffa ses mains avec son haleine, elle pria Dieu avec ferveur du fond de son âme désolée. Elle n'avait rien, et ne pouvait rien de plus.

Dieu vint à son secours, et Arsène reprit connaissance. Il fit un violent effort pour parler.

«Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures sont mortelles, il est inutile de les soigner; si elles ne le sont pas, il importe peu que je sois soulagé un peu plus tôt. D'ailleurs je ne souffre pas; assieds-toi là, donne-moi seulement un peu d'eau à boire, et puis laisse-moi ce mouchoir, j'arrêterai moi-même le sang qui coule de ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n'ai pas besoin d'autre appareil. Dis-moi que je ne rêve pas, car je suis heureux!... Heureux?» ajouta-t-il avec effroi en se ravisant, car le souvenir de Laravinière venait de se réveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez à souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pensée, et garda le silence. Il but l'eau avec une avidité qu'il réprima aussitôt. «Ote-moi ce verre, lui dit-il; quand les blessés boivent, ils meurent aussitôt. Je ne veux pas mourir, Marthe; à cause de toi, il me semble que je ne dois pas mourir.

Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort et la vie. Dévoré d'une soif furieuse, il eut le courage de s'abstenir. Marthe était parvenue à arrêter le sang. Les blessures, quoique profondes, ne constituaient pas par elles-mêmes l'imminence du danger; mais l'exaltation, le chagrin et la fatigue allumaient en lui une fièvre délirante, et il sentait du feu circuler dans ses artères. S'il eût cédé aux transports qui le gagnaient, il se fût ôté la vie; car il sentait la rage de destruction qui l'avait possédé depuis deux jours se tourner maintenant contre lui-même. Dans cet état violent, il conservait cependant assez de force pour combattre son mal: son âme n'était pas abattue. Cette âme puissante, aux prises avec la désorganisation de la vie physique, ressentait un trouble cruel, mais se raidissait contre ses propres détresses, et, par des efforts presque surhumains, elle terrassait les fantômes de la fièvre et les suggestions du désespoir. Vingt fois il se leva, prêt à déchirer ses blessures, à repousser Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus et prenait pour un ennemi, à trahir le secret de sa retraite par des cris de fureur, à se briser la tête contre les murs. Mais alors il se faisait en lui des miracles de volonté. Son esprit, profondément religieux, conservait, jusque dans l'égarement, un instinct de prière et d'espérance; et il joignait les mains en s'écriant: «Mon Dieu! qu'est-ce que c'est? où suis-je? que se passe-t-il en moi et hors de moi? M'abandonneriez-vous, mon Dieu? ne me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et résignée?» Puis, se tournant vers Marthe: «Je suis un homme, n'est-ce pas? lui disait-il; je ne suis pas un assassin, je n'ai pas versé à dessein le sang innocent! je n'ai pas perdu le droit de l'invoquer! Dis-moi que c'est bien toi qui es là, Marthe! dis-moi que tu espères, que tu crois! Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que je vive ou que je meure comme un homme, et non pas comme un chien.»

Puis il enfonçait son visage sur le traversin, pour étouffer les rugissements qui s'échappaient de sa poitrine; il mordait les draps pour empêcher ses dents de se broyer les unes contre les autres; et quand les objets prenaient à ses yeux des formes chimériques, quand Marthe se transformait dans son imagination en visions effrayantes, il fermait les yeux, il rassemblait ses idées, il forçait les hallucinations à céder devant la raison; et de la main écartant les spectres, il les exorcisait au nom de la foi et de l'amour.

Cette lutte épouvantable dura près de douze heures. Marthe avait pris son enfant dans ses bras; et lorsque Paul perdait courage et s'écriait douloureusement: «Mon Dieu, mon Dieu! voilà que vous m'abandonnez encore!» elle se prosternait et tendait à Arsène cette innocente créature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de respect craintif. Arsène n'avait encore exprimé aucune pensée par rapport à cet enfant. Il le voyait, il le regardait avec calme; il ne faisait aucune question; mais dès qu'il avait, malgré lui, laissé échapper un gémissement ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s'il ne l'avait pas éveillé. Une fois, après un long silence et une immobilité qui ressemblait à de l'extase, il dit tout à coup:

«Est-ce qu'il est mort?

—Qui donc? demanda Marthe.

—L'enfant, répondit-il, l'enfant qui ne crie plus! il faut cacher l'enfant, les brigands triomphent, ils le tueront. Donne-moi l'enfant que je le sauve; je vais l'emporter sur les toits, et ils ne le trouveront pas. Sauvons l'enfant: vois-tu, tout le reste n'est rien, mais un enfant, c'est sacré.»

Et ainsi en proie à un délire où l'idée du devoir et du dévouement dominait toujours, il répéta cent fois: «L'enfant, l'enfant est sauvé, n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille pour l'enfant, nous le sauverons bien.»

Quand il revenait à lui-même, il le regardait, et ne disait plus rien. Enfin cette agitation se calma, et il dormit pendant une heure. Marthe, épuisée, avait replacé l'enfant sur le lit, à côté du moribond. Assise sur une chaise, d'un de ses bras elle entourait son fils pour le préserver, de l'autre elle soutenait la tête de Paul; la sienne était tombée sur le même coussin; et ces trois infortunés reposèrent ainsi sous l'oeil de Dieu, leur seul refuge, isolés du reste de l'humanité par le danger, la misère et l'agonie.

Mais bientôt ils furent réveillés par une sourde rumeur qui se faisait autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues, des pas lourds et pressés qui lui glacèrent le coeur d'épouvante. Des agents de police visitaient les mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsène, nivela le lit avec ses hardes, qu'elle cacha sous les draps, et, plaçant son enfant sur Arsène lui-même, elle alla ouvrir la porte avec la résolution et la force que donnent les périls extrêmes. Les débris du châssis de sa fenêtre avaient été cachés dans un coin de la chambre; elle avait attaché son tablier en guise de rideau devant cette fenêtre brisée pour voiler le dégât. Une voisine charitable, chez qui on venait de faire des perquisitions, suivit les sbires jusqu'au seuil de Marthe.

«Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une pauvre femme à peine relevée de couches, et encore bien malade. Ne lui faites pas peur, mes bons messieurs, elle en mourrait.»

Cette prière ne toucha guère les êtres sans coeur et sans pitié auxquels elle s'adressait; mais le sang-froid avec lequel Marthe se présenta devant eux leur ôta tout soupçon. Un coup d'oeil jeté dans sa chambre trop petite et trop peu meublée pour receler une cachette, leur persuada l'inutilité d'une recherche plus exacte. Ils s'éloignèrent sans remarquer des traces de sang mal effacées sur le carreau, et ce fut encore un des miracles qui concoururent au salut d'Arsène. La vieille voisine était une digne et généreuse créature qui avait assisté Marthe dans les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida à cacher le proscrit, se chargea de lui apporter des aliments et quelques remèdes; mais, ne connaissant aucun médecin dont les opinions pussent lui garantir le silence, et terrifiée par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui furent déployées à l'égard des victimes du cloître Saint-Méry, elle se borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir elle-même. Marthe n'osait faire un pas hors de sa chambre, dans la crainte qu'on ne revint l'explorer en son absence. D'ailleurs Arsène était devenu si calme que l'inquiétude s'était dissipée, et qu'elle comptait sur une prompte guérison.

Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point que, pendant plus d'un mois, il lui fut impossible de sortir du lit. Marthe coucha tout ce temps sur une botte de paille, qu'elles était procurée sous prétexte de se faire une paillasse; mais elle n'avait pas le moyen d'en acheter la toile. La vieille voisine était dans une indigence complète. L'état du malade et son propre accablement ne permettaient pas à Marthe de travailler, encore moins de sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis deux mois qu'elle s'était séparée d'Horace, résolue de n'être à charge à personne en devenant mère, elle avait vécu du prix de ses derniers effets vendus ou engagés au Mont-de-Piété; sa délivrance ayant été plus longue et pus pénible qu'elle ne l'avait prévu, elle avait épuisé cette faible ressource, et se trouvait dans un dénûment absolu. Arsène n'était pas plus heureux. Depuis quelque temps; prévoyant, d'après les discours de Laravinière, un bouleversement dans Paris, et voulant être libre de s'y jeter, il avait donné toutes ses petites épargnes à ses soeurs, et les avait renvoyées en province. Croyant n'avoir plus qu'à mourir, il n'avait rien gardé. La situation de ces deux êtres abandonnés était donc épouvantable. Tous deux malades, tous deux brisés; l'un cloué sur un lit de douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de pain et dormant sur la paille, n'étant pas même abritée dans cette mansarde dont elle n'osait pas faire réparer la fenêtre, puisqu'un secret de mort était lié à cette trace d'effraction, et n'ayant d'ailleurs pas la force de faire un pas. Et puis, ajoutez à ces empêchements une sorte d'apathie et d'impuissance morale, causée par les privations, l'épuisement, une habitude de fierté outrée, et l'isolement qui paralyse toutes les facultés: et vous comprendrez comment, pouvant avertir Eugénie et moi avec quelques précautions et un peu moins d'orgueil, ils se laissèrent dépérir en silence durant plusieurs semaines.

L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette détresse. Sa mère avait peu de lait; mais la voisine partageait avec le nourrisson celui de son déjeuner, et chaque jour elle allait le promener dans ses bras au soleil du quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage à un enfant de Paris pour croître comme une plante frêle, mais tenace, le long de ces murs humides où la vie se développe en dépit de tout, plus souffreteuse, plus délicate, et cependant plus intense qu'à l'air pur des champs.

Pendant cette dure épreuve, la patience d'Arsène ne se démentit pas un instant; il ne proféra pas une seule plainte, quoiqu'il souffrît beaucoup, non de ses blessures, qui ne s'envenimèrent plus et se fermèrent peu à peu sans symptômes alarmants, mais d'une violente irritation du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place à de profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement, il eut peu d'intervalles pour s'entretenir avec Marthe. Dans la fièvre, il s'imposait un silence absolu, et Marthe ignorait alors combien il était malade. Dans le calme, il ménageait à dessein ses forces, afin de pouvoir lutter contre le retour de la crise. Il résulta de cette résolution stoïque une guérison dont la lenteur surprit Marthe, parce qu'elle ne comprenait pas la gravité du mal, et dont la rapidité me parut inexplicable, lorsque, par la suite, je tins de la bouche d'Arsène le détail de tout ce qu'il avait souffert. Par instants, malgré la confiance qu'il avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de l'espèce d'indifférence avec laquelle il semblait attendre sa guérison sans la désirer. Elle pensait alors que ses facultés mentales avaient reçu une grave atteinte, et craignait qu'il n'en retrouvât jamais complètement la vigueur. Mais tandis qu'elle s'abandonnait à cette sinistre conjecture, Arsène, plein de persistance et de détermination, comptait les jours et les heures; et sentant les accès de son mal diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une grave rechute était imminente, à moins qu'il ne gardât les rênes de sa volonté toujours également tendues. Il voulait donc s'abstenir de toute émotion violente, de tout découragement puéril, et semblait ne pas voir l'horreur de la situation que Marthe partageait avec lui.

Un jour qu'il avait les yeux fermés et semblait dormir, il entendit la vieille voisine exprimer de l'intérêt à Marthe, selon la portée de ses idées et de ses sentiments bons et humains sans doute, mais bornés et un peu grossiers. «Savez-vous, mon coeur, lui disait-elle, que c'est un grand malheur pour vous d'avoir été forcée de recueillir cet homme-là? Vous étiez déjà bien assez dépourvue, et voilà que vous êtes obligée de partager avec lui un pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du lait pour votre enfant!

—Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie! répondit Marthe avec un triste sourire; mais il ne mange pas une once de pain par jour dans sa soupe. Et quelle soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je ne comprends pas qu'il vive ainsi.

—Aussi cela va durer éternellement, cette maladie! répondit la vieille; il ne pourra jamais retrouver ses forces avec un pareil régime. Vous aurez beau faire, vous vous épuiserez sans pouvoir le sauver.

—J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner, dit Marthe.

—Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la vieille.

—Dieu ne le permettra pas! s'écria Marthe épouvantée.

—Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec douceur; je ne dis pas non plus que votre dévouement pour ce réfugié soit poussé trop loin. Je sais ce qu'on doit à son prochain; mais ce serait à lui de comprendre qu'il ne se sauve de l'échafaud que pour vous conduire avec lui à l'hôpital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir combien il vous nuit. Il ne voit pas qu'à dormir sur la paille, comme vous faites, avec une fenêtre ouverte sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps. La maladie lui ôte la réflexion, c'est tout simple; mais si vous me permettiez de lui parler, je vous assure que le jour même il prendrait son parti de se traîner dehors comme il pourrait. Tenez, à nous deux, en le soutenant bien, nous le conduirions à l'hôpital; il y serait mieux qu'ici.

—A l'hôpital! s'écria Marthe en pâlissant. N'avez-vous pas entendu dire (et ne me l'avez-vous pas répété), qu'il était enjoint aux médecins de livrer les blessés qui se confieraient à leurs soins, et que chaque malade accueilli dans un hospice était désigné à l'examen de la police par un écriteau placé au-dessus de son lit? Comment! la délation est imposée (sous peine d'être accusés de complicité) aux hommes dont les fonctions sont les plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette victime à la vengeance d'une société où de tels ordres sont acceptés de tous sans révolte, et peut-être sans horreur de la part de beaucoup de gens? Non, non, si le monde est devenu un coupe-gorge, du moins il reste dans le coeur des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes, un peu de religion et d'humanité, n'est-ce pas, bonne voisine?

—Allons! répondit la voisine en essuyant ses yeux avec le coin de son tablier, voilà que vous faites de moi ce que vous voulez. Je ne sais pas où vous prenez ce que vous dites, mon enfant; mais vous parlez selon Dieu et selon mon coeur. Je vais vous chercher un peu de lait et de sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher trésor, ajouta-t-elle en embrassant l'enfant suspendu au sein de sa mère.

—Non, ma chère amie, dit Marthe, ne vous dépouillez pas pour nous; vous avez déjà assez fait. Il n'est pas juste qu'à votre âge vous vous condamniez à souffrir. Nous sommes jeunes, nous autres, et nous avons la force de nous priver un peu.

—Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moi! s'écria la bonne femme tout en colère; me prenez-vous pour un mauvais coeur, pour une avare, pour une égoïste? Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs, quand il s'agit d'un amour d'enfant comme le vôtre, et d'un malheureux que le bon Dieu nous confie?

—Eh bien, j'accepte, répondit Marthe en jetant ses bras amaigris et couverts de haillons au cou de la vieille femme; j'accepte avec joie. Un jour viendra, qui n'est pas loin peut-être, où nous vous rendrons tout le bien que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous rendra la force et la liberté!

—Tu as raison, Marthe, dit Arsène d'une voix faible et mesurée, lorsque la voisine fut sortie. La liberté nous sera rendue, et la force nous reviendra. Ta pitié me sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe, conserve ton courage, comme j'entretiens le mien dans le silence et la soumission. Il m'en faut plus qu'à toi pour te voir souffrir comme tu fais, et pour songer sans désespoir que non-seulement je ne puis te soulager, mais que encore j'augmente ta misère. Durant les premiers jours, je me suis souvent demandé si je ne ferais pas mieux de remonter sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque gouttière, comme un pauvre oiseau dont on a brisé l'aile; mais j'ai senti, à ma tendresse pour toi, que je surmonterais cette maladie; qu'à force de vouloir vivre je vivrais, et qu'en acceptant ton appui, je t'assurais le mien pour l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien ce qu'il fait! Dans ta fierté, tu t'étais éloignée et cachée de moi. Tu voulais passer ta vie dans l'isolement, dans la douleur et dans le besoin, plutôt que d'accepter mon dévouement. A présent que la destinée m'a envoyé ici pour profiler du tien, tu ne pourras plus me repousser, tu n'auras plus le droit de refuser mon appui. Je ne t'offre rien que mon coeur et mes bras, Marthe; car je ne possède ni or, ni argent, ni vêtement, ni asile, ni talent, ni protection; mais mon coeur te chérit, et mes bras pourront te nourrir, toi et ce cher trésor, comme dit la voisine.»

En parlant ainsi, Paul prit l'enfant et l'embrassa; c'était la première marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu'à ce jour, il l'avait souvent soutenu et bercé sur ses genoux pour soulager la mère; il l'avait endormi toutes les nuits à plusieurs reprises dans ses bras, et réchauffé contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne l'avait jamais caressé. En cet instant, une larme de tendresse coula de ses yeux sur le visage de l'enfant, et Marthe l'y recueillit avec ses lèvres. «Ah! mon Paul, ah! mon frère! s'écria-t-elle, si tu pouvais l'aimer, ce cher et douloureux trésor!

—Tais-toi, Marthe, ne parlons pas de cela, répondit-il en lui rendant son fils. Je suis encore trop faible; je ne t'ai pas encore dit un mot là-dessus. Nous en parlerons, et tu seras contente de moi, je l'espère. En attentant, souffrons encore, puisque c'est la volonté divine. Je vois bien que tu jeûnes, je vois bien que tu couches sur le carreau avec une poignée de paille sous ta tête, et je n'ose pas seulement te dire: Reprends ton lit, et laisse-moi m'étendre sur cette litière; car, à cette idée-là, tu te révoltes, et tu m'accables d'une bonté qui me fait trop de mal et trop de bien. Il faut que je reste là, que je subisse la vue de tes fatigues, et que je sois calme, et que je dise: Tout est bien! Hélas! mon Dieu, faites que je remporte cette victoire jusqu'au bout!

«Pourvu, Marthe, lui dit-il dans un autre moment de calme qu'il eut le lendemain, que tu n'ailles pas oublier ce que tu fais pour moi, et que tu ne viennes pas me dire un jour, quand je te le rappellerai, que tu n'as pas autant souffert que je veux bien le prétendre! C'est que je te connais, Marthe: tu es capable de cette perfidie-là.»

Un pâle sourire effleura leurs lèvres à tous les deux; et, Marthe, se penchant sur lui, imprima un chaste baiser sur le front de son ami. C'était la première caresse qu'elle osait lui donner depuis cinq semaines qu'ils étaient enfermés ensemble tête à tête le jour et la nuit. Durant tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion de douleur et d'effroi pour sa vie, s'était approchée de lui pour l'embrasser comme pour lui dire adieu, il l'avait toujours repoussée vivement, en lui disant avec une sorte de colère: «Laisse-moi. Tu veux donc me tuer?» C'étaient les seuls moments où le souvenir de sa passion avait paru se réveiller. Hors de ces émotions rapides et rares, que Marthe avait appris à ne plus provoquer par son élan fraternel, ils n'avaient pas échangé un mot qui fit allusion aux malheurs précédents. On eût dit qu'entre la paisible amitié de leur enfance et la tragique journée du cloître Saint-Méry il ne s'était rien passé, tant l'un mettait de délicatesse à détourner le souvenir des temps intermédiaires, tant l'autre éprouvait de honte et d'angoisse à les rappeler! Ce jour-là seulement tous deux y songèrent sans trouble au même moment, et tous deux comprirent que cette pensée pouvait cesser d'être amère. Paul, loin de repousser le baiser de Marthe, le rendit à son enfant avec plus de tendresse encore qu'il n'avait fait la veille, et il ajouta avec une sorte de gaieté mélancolique: «Sais-tu, Marthe, que cet enfant est charmant? On dit que ces petits êtres sont tous laids à cet âge-là; mais ceux qui parlent ainsi n'en ont jamais regardé un avec des yeux de père!»




XXVIII.

Horace nous avait fait pressentir, dès les premiers jours de son assiduité au château de Chailly, les vues qu'il avait sur la vicomtesse et les espérances qu'il avait conçues. Eugénie l'avait raillé de sa fatuité; et moi, qui ne regardais point son succès comme impossible, je ne l'avais pas félicité de cette entreprise. Loin de là: je lui avais dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du caractère de Léonie. Notre manière d'accueillir ses confidences lui avait déplu, et il ne nous en faisait plus depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire arriva, et le remplit d'un orgueil impossible à réprimer. Ce jour-là, en soupant avec nous, il ne put s'empêcher de ramener à tout propos, dans la conversation, les grâces imposantes, l'esprit supérieur, le tact exquis, toutes les séductions qu'il voulait nous faire admirer chez la vicomtesse. Eugénie, qui avait été sa couturière, et qui avait vu sa beauté, ses belles manières et son grand esprit en déshabillé, s'obstinait à ne pas partager cet enthousiasme et à déclarer cette femme hautaine dans sa familiarité, sèche et blessante jusque dans ses intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugénie éprouvait secrètement de la voir oubliée si lestement, rendirent ses contradictions un peu amères. Horace s'emporta, et la traita comme une péronnelle, qui devait du respect à madame de Chailly, et qui l'oubliait. Il affecta de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le charme d'une femme de cette condition et de ce mérite. «Mon cher Horace, lui répondit Eugénie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites là ne me fâche pas. Je n'ai jamais eu la prétention de lutter dans votre estime contre qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans l'intérêt que je vous porte et dans la crainte que j'ai de vous voir tourmenté et humilié par cette belle dame, qui a joué beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et qui s'en vante même devant ses habilleuses; ce que j'ai trouvé, quant à moi, de mauvais goût et de mauvais ton.»

Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le calmer en insistant sur la vérité des assertions d'Eugénie, et en le suppliant pour la dernière fois de bien réfléchir avant de s'exposer aux railleries de la vicomtesse. Ce fut alors que, blessé de cette idée, et ne pouvant plus se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonçant dans des termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque d'être éconduit honteusement, et que si la vicomtesse prenait fantaisie d'ajouter une dépouille à la brochette de victimes qu'elle portait à l'épingle de son fichu, il pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs à la boutonnière de son habit.

«Vous ne le feriez pas, répliqua Eugénie froidement: car un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes.»

Horace se mordit les lèvres; puis, il ajouta, après un moment de réflexion:

«Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu'il en est fier; mais quelquefois il s'en accuse, quand on le force à en rougir. C'est ce que je ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me pousserait à bout.

—Ce n'est pas le système de votre ami le marquis de Vernes, lui répondis-je.

—Le système du marquis, reprit Horace (et c'est un homme qui en sait plus que vous et moi sur ce chapitre), est d'empêcher qu'on se moque jamais de lui. Je n'ai pas la prétention de me faire son imitateur en adoptant les mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s'ils arrivent au même but.

—Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis de Vernes, dit Eugénie; mais, quant à moi, je suis sûre de ce que vous penseriez si vous vous trouviez dans un cas pareil.

—Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.

—Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un esprit de raison et de justice, les torts qu'on aurait eus envers vous, et ceux que vous seriez tenté d'avoir. Vous compareriez le tort qu'une femme peut vous faire en se vantant de vous avoir repoussé, et celui que vous lui feriez immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; et vous verriez que ce serait vous venger tout au plus d'un ridicule par un outrage. Car le monde (oui, j'en suis sûre, le grand monde comme l'opinion populaire) respecte la femme qui est respectée par son amant, et méprise celle que son amant méprise. On lui fait un crime de s'être trompée; et il faut reconnaître que, sous ce rapport, les femmes sont fort à plaindre, puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées à être insultées par l'homme qui les implorait la veille. Voyons, n'en est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et répondez. Pour être écouté de la vicomtesse elle-même, que je ne crois pas très farouche, ne seriez-vous pas obligé d'être bien assidu, bien humble, bien suppliant pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer de l'amour ou en faire le semblant? Dites!

—Eugénie, ma chère, répliqua Horace, demi-troublé, demi-satisfait de ce qu'il prenait pour une interrogation détournée, vous faites des questions fort indiscrètes; et je ne suis pas forcé de vous rendre compte de ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la vicomtesse et moi.

—Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez répondre sans compromettre personne, et je ne vous pose qu'une question de principes. N'est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se livrerait sans combats?

—Vous le savez, je ne conçois pas qu'on s'adresse à d'autres femmes qu'à celles qui se défendent, et dont la conquête est périlleuse et difficile.

—Je connais votre fierté à cet égard, et je dis qu'en ce cas vous n'aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n'en posséderez aucune à qui vous n'ayez juré respect, dévouement et discrétion. La diffamer après, serait donc une lâcheté et un parjure.

—Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultivé la controverse à la salle Taitbout; je sais par conséquent que toutes vos conclusions seront toujours à l'avantage des droits féminins. Mais quelque subtile que soit votre argumentation, je vous répondrai que je n'acquiesce pas à cette domination que les femmes doivent s'arroger selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire passer pour des sots, pour des impertinents ou pour des esclaves, sans que nous puissions invoquer l'égalité. Eh quoi! une coquette m'attirerait à ses pieds, m'agacerait durant des semaines entières, triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle, en échange de sa victoire, les droits d'un époux et d'un maître, et puis elle recommencerait le lendemain avec un autre, et se débarrasserait de moi en disant à mon successeur, à ses amis, à ses femmes de chambre: «Vous voyez bien ce paltoquet? il m'a obsédée de ses désirs; mais je l'ai remis à sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!» Ce serait un peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas disposé à me laisser jouer ainsi. Je trouve qu'un ridicule est aussi sérieux qu'aucune autre honte. C'est même peut-être en France, à l'heure qu'il est, la pire de toutes; et la femme qui me l'infligera peut s'attendre à de franches représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est la peine du talion qui régit nos codes.

—Si vous acceptez cette peine-là comme juste et humaine, répondit Eugénie, je n'ai plus rien à dire. En ce cas, vous souscrivez à la peine de mort et à toutes les autres institutions barbares, au-dessus desquelles je pensais que votre coeur s'était élevé. Du moins, je vous l'avais entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l'ineptie et la cruauté des lois, dans vos rapports avec l'opinion, par exemple, vous chercheriez plus de grandeur et de noblesse que vous n'en professez en ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espère que tout ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, l'histoire de parler, et que dans l'occasion vos actions vaudront mieux que vos paroles.»

Malgré la résistance d'Horace, les nobles sentiments d'Eugénie firent impression sur lui. Quand elle fut sortie, il me dit avec un généreux entraînement:

«Ton Eugénie est une créature supérieure, et je crois qu'elle a, sinon autant d'esprit, du moins plus d'idées que ma vicomtesse.

—Elle est donc tienne décidément, mon pauvre Horace? lui dis-je en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis réellement affligé, je te l'avoue.

—Et pourquoi donc? s'écria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous êtes étonnants, Eugénie et toi, avec vos compliments de condoléances. Ne dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je possède la plus adorable et la plus séduisante des femmes? Je ne sais pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle que vous la voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, c'est une belle conquête, une maîtresse délirante.

—L'aimes-tu? lui demandai-je.

—Le diable m'emporte si je le sais, répondit-il d'un air léger. Tu m'en demandes trop long. J'ai aimé, et je crois que ce sera pour la première et la dernière fois de ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans les femmes qu'une distraction à mon ennui, une excitation pour mon coeur à demi éteint. Je vais à l'amour comme on va à la guerre, avec fort peu de sentiment d'humanité, pas une idée de vertu, beaucoup d'ambition et pas mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanité est caressée par cette victoire, parce qu'elle m'a coûté du temps et de la peine. Quel mal y trouves-tu? Vas-tu faire le pédant? Oublies-tu que j'ai vingt ans, et que si mes sentiments sont déjà morts, mes passions sont encore dans toute leur violence?

—C'est que tout cela me paraît faux et guindé, lui dis-je. Je te parle dans la sincérité de mon coeur, Horace, sans aucun ménagement pour cette vanité derrière laquelle tu te réfugies, et qui me paraît un sentiment trop petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour n'est pas mort dans ton sein; je crois même qu'il n'y est pas encore éclos, et que tu n'as point aimé jusqu'ici. Je crois que de nobles passions, étouffées longtemps par l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. Oh! mon cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas être le don Juan que décrit Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces créations poétiques occupent trop ton cerveau, et tu le manières pour les faire passer dans la réalité de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que ces fantômes-là. Tu n'es pas brisé par la perte de ton premier amour; ce n'a été qu'un essai malheureux. Prends garde que le second, en dépit de la légèreté que tu veux y mettre, ne soit l'amour sérieux et fatal de ta vie.

—Eh bien, s'il en est ainsi, répondit Horace, dont l'orgueil accepta facilement mes suppositions, vogue la galère! Léonie est bien faite pour inspirer une passion véritable; car elle l'éprouve, je n'en peux pas douter. Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme est prête à faire pour moi les plus grands sacrifices, les plus grandes folies. Peut-être que cet amour éveillera le mien, et que nous aurons ensemble des jours agités. C'est tout ce que je demande à la destinée pour sortir de la torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère.

—Horace, m'écriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a jamais rien aimé, et elle n'aimera jamais personne; car elle n'aime pas ses enfants.

—Absurdités, pédagogie que tout cela! répondit-il avec humeur. Je suis charmé qu'elle n'aime rien, et qu'elle me livre un coeur encore vierge. C'est plus que je n'espérais, et ce que tu dis là m'exalte au lieu de me refroidir. Pardieu! si elle était bonne épouse et bonne mère, elle ne pourrait pas être une amante passionnée. Tu me prends pour un enfant. Crois-tu que je puisse me faire illusion sur elle, et que je n'aie pas senti ses transports aujourd'hui? Ah! que ton ivresse était différente du chaste abandon de Marthe! Celle-là était une religieuse, une sainte; amour et respect à sa mémoire, à jamais sacrée! Mais Léonie! c'est une femme, c'est une tigresse, un démon!

—C'est une comédienne, repris-je tristement. Malheur à toi, quand tu rentreras avec elle dans la coulisse!

Si la vicomtesse avait eu auprès d'elle en ce moment un ami véritable, il lui aurait dit les mêmes choses d'Horace que je disais d'elle à celui-ci; mais livrée au désir exalté d'être aimée avec toute la fureur romantique qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de sa caste ne lui avait encore exprimée, elle n'eût pas mieux reçu un bon conseil qu'Horace n'écouta les miens. Elle se livra à lui, croyant inspirer une passion violente, et entraînée seulement par la vanité et la curiosité. On peut donc dire qu'ils étaient à deux de jeu.

Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi pénétrante, formée de bonne heure par les leçons du marquis de Vernes à la ruse envers les hommes et à la prévoyance devant les événements, put se tromper sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. Elle se flatta de trouver en lui un dévouement romanesque que rien ne pourrait ébranler, une admiration qui n'y regarderait pas de trop près, une sorte de vanité modeste qui se tiendrait toujours pour honorée de la possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait beaucoup: Horace, enivré durant quelques jours, devait bientôt, éclairé subitement dans son inexpérience par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force contre celui de Léonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur de cette femme, sinon en me rappelant qu'elle s'était aventurée sur un terrain tout à fait inconnu, en choisissant l'objet de son amour dans la classe bourgeoise. Elle n'avait certainement aucun préjugé aristocratique. Elle s'était donc fait un type de supériorité intellectuelle, et elle le rêvait dans un rang obscur, afin de lui donner plus d'étrangeté, de mystère, et de poésie. Elle avait l'imagination aussi vive que le coeur froid, il ne faut pas l'oublier. Ennuyée de tout ce qu'elle connaissait, et sachant d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles adorateurs articulaient les premières syllabes, elle trouva, dans l'originale brusquerie d'Horace, la nouveauté dont elle avait soif. Mais, en devinant le mérite de l'homme sans naissance, elle ne pressentit pas les défauts de l'homme sans usage, sans savoir-vivre, comme disait le vieux marquis avec une grande justesse d'expression. Dans une société sans principes, le point d'honneur qui en tient lieu, et l'éducation qui en fait affecter le semblant, sont des avantages plus réels qu'on ne pense.

Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu'on appelle la bonne compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait l'élever et le grandir, il eût voulu se l'inoculer. Mais s'il y réussit dans les petites choses, il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent vaincus là où l'étiquette ne commandait que des sacrifices faciles; mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanité, elle fut impuissante, et l'amour-propre un peu grossier, la présomption un peu déplacée, la personnalité un peu âpre de l'homme du tiers, reprirent le dessus. C'était tout le contraire de ce qu'eût souhaité la vicomtesse. Elle aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; elle trouva qu'il la perdait trop vite. Elle espérait de sa part une grande abnégation, une sorte d'héroïsme en amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre élan.

Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'était pas corrompu, mais seulement faussé, il éprouva, durant les premiers jours, une reconnaissance vraie pour la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent, et elle se crut enfin adorée, comme elle avait l'ambition de l'être. Il y eut même une sorte de grandeur dans la manière dont Horace accepta sans méfiance, sans curiosité, et sans inquiétude, le passé de sa nouvelle maîtresse. Elle lui disait qu'il était le premier homme qu'elle eût aimé. Elle disait vrai en ce sens qu'il était le premier homme qu'elle eût aimé de cette manière. Horace n'hésitait point à la prendre au mot. Il acceptait sans peine l'idée qu'aucun homme n'avait pu mériter l'amour qu'il inspirait; et quant aux peccadilles dont il pensait bien que la vie de Léonie n'était point exempte, il s'en souciait si peu, qu'il ne lui fit à cet égard aucune question indiscrète. Il ne connut point avec elle cette jalousie rétroactive qui avait fait de ses amours avec Marthe un double supplice. D'une part, ses idées sur le mérite des femmes s'étaient beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse et à l'école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal, mais bien la désinvolture leste et galante d'une femme à la mode. D'autre part, il n'était pas humilié des prédécesseurs que lui avait donnés la vicomtesse, comme il l'avait été de succéder dans le coeur de Marthe à M. Poisson, le cafetier, et (selon ses suppositions) à Paul Arsène, le garçon de café. Chez Léonie, c'était à des grands seigneurs sans doute, à des ducs, à des princes peut-être, qu'il succédait; et cette brillante avant-garde, qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe, pour avoir accepté avec douceur et repentance le reproche d'une seule erreur, avait été accablée par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fière vicomtesse, prête à se vanter d'une longue série de fautes, fut respectée, grâce à ce même orgueil.

Interrogée comme Marthe l'avait été, la vicomtesse n'eût pas daigné répondre. L'eût-elle fait, elle n'eût caché aucune de ses actions. Elle n'était pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait à cet égard un certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel à ses hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la prétention d'être une femme vertueuse, mais bien celle d'être une âme jeune, ardente, ouverte aux passions qu'on saurait lui inspirer. C'était une sorte de prostitution de coeur, car elle allait s'offrant à tous les désirs, se faisant respecter par ce mot: «Je ne peux pas aimer;» se laissant attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: «Je voudrais pouvoir aimer.»

Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu près seule avec lui dans une sorte d'intimité au château de Chailly. Le comte de Meilleraie s'était absenté, les adorateurs d'habitude s'étaient dispersés; le choléra avait effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages précieux ou des pertes sensibles. Cependant le fléau s'éloignait de nos contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour autour d'elle. Absorbée par son nouvel amour, et embarrassée peut-être d'en faire accepter les apparences à ses amis, elle écartait toutes les visites, en répondant à toutes les lettres, qu'elle était à la veille de retourner à Paris. Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait secrètement (trop secrètement à son gré) de l'absence de ses rivaux.

Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, à cause de sa belle-mère et de ses enfants, exigea d'Horace le plus profond mystère. Grâce à l'aplomb de Léonie, plus encore qu'au voisinage des habitations respectives et aux précautions prises, le secret de cette liaison ne transpira point. Les moeurs de Léonie, ses discours, ses prétentions, ses réticences, ses demi-aveux, tout son mélange de franchise et de fausseté, avaient fait de sa vie à l'extérieur quelque chose d'énigmatique, que les amants heureux s'étaient plu à voiler pour rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutés à respecter, pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de plus, pour un de ces assidus dont on disait: Ils sont tous heureux, ou bien il n'y en a pas un seul; tous sont également favorisés ou tenus à distance. Ce n'était pas ainsi qu'Horace eût arrangé son rôle, si on lui en eût laissé le choix; son principal sentiment auprès de Léonie avait été le désir d'écraser tous ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la réalité, et de faire dire de lui: «Voilà celui qu'elle favorise; aucun autre n'est écouté.» Il souffrit donc bien vite de l'obscurité de sa position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s'en consola en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement à moi, mais à quelques autres personnes qu'il ne connaissait pas assez pour les traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne voulurent pas croire à son succès.

Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d'Horace et à la glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les démentit en disant, avec un sang-froid admirable et une douceur angélique, que cela était impossible, parce qu'Horace était un homme d'honneur, incapable d'inventer et de répandre un fait contraire à la vérité. Mais lorsqu'elle le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu'il fut forcé, tout en étouffant de rage, de se lancer auprès d'elle dans un système de dénégations et de mensonges pour reconquérir sa confiance et son estime. Mais c'en était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était satisfaite; sa vanité était assouvie par toutes les louanges ampoulées qu'Horace lui avait prodiguées, au lieu d'ardeur, dans ses épanchements, au lieu d'affection, dans ses épîtres en prose et en vers. Il avait épuisé pour elle tout son vocabulaire ébouriffant de l'amour à la mode; il l'avait saturée d'épithètes délirantes, et ses billets étaient criblés de points d'exclamation. Léonie en avait assez. En femme d'esprit, elle s'était vite lassée de tout ce mauvais goût poétique. En diplomate clairvoyant, elle avait reconnu que cet amour-là n'était différent de celui qu'elle connaissait que par l'expression, et que ce n'était pas la peine de s'exposer vis-à-vis du public à des propos ridicules, pour écouter un jargon d'amour qui ne l'était pas moins. Après un mois de cette expérience, chaque jour plus froide et plus triste, Léonie résolut de se débarrasser peu à peu de cette intrigue, afin de pouvoir, en attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie, qui était un homme d'excellent ton.

La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, rougissait fort souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre; et de là venait qu'en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui était jamais arrivé de nommer personne. Elle avait douloureusement commencé à nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie du vieux marquis. Elle n'avait conservé avec lui que des relations filiales: mais elle n'avait pas trouvé dans ses autres amours de quoi s'enorgueillir assez pour effacer cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux. Elle en avait gardé une haine et un mépris profonds pour les hommes qui ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus; et même à l'égard de ceux qui étaient en possession de lui plaire, elle nourrissait une méfiance continuelle. Elle n'avait jamais ratifié leur puissance sur elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le marquis, à qui elle disait presque tout), encore moins par des démarches compromettantes. En général, elle avait été secondée par la délicatesse de leurs procédés et la froideur de leur rupture, parce que c'étaient des hommes du monde, également incapables d'un regret et d'une vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence; Horace, qu'elle avait jugé si pur, si épris, si naïf; Horace, dont elle ne s'était pas défiée, lui parut le plus misérable de tous, lorsqu'il voulut s'imposer à elle pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si révoltée, que non-seulement elle jura de l'éconduire au plus vite, mais encore de se venger en ne laissant pas derrière elle la moindre trace de ses bontés pour lui. «Tu seras puni par où tu as péché, lui disait-elle en son âme ulcérée; tu as voulu passer pour mon maître, et, à la première occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité retombera sur ta tête; et où tu as semé la gloriole, tu ne recueilleras que la honte et le ridicule.»

Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s'engagea entre eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se détruire.




XXIX.

Cependant nous ignorions absolument le sort de trois personnes qui nous intéressaient au plus haut point: Marthe, que nous étions déjà habitués à regarder comme perdue à jamais pour nous; Laravinière, que ses amis cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsène, qui nous avait promis de nous écrire, et dont nous ne recevions pas plus de nouvelles que des deux autres. La disparition de Jean avait été complète. On présumait bien qu'il était mort au cloître Saint-Méry, car les bousingots les plus courageux l'avaient suivi durant toute la journée du 5 juin; mais dans la nuit ils s'étaient dispersés pour chercher des armes, des munitions et du renfort. Le 6 au matin, il leur avait été impossible de se réunir aux insurgés, que la troupe, échelonnée sur tous les points, parquait dans leur dernière retraite. Je ne saurais affirmer que ces étudiants eussent tous mis une audace bien persévérante à opérer cette jonction; mais il est certain que plusieurs la tentèrent, et qu'à la prise de la maison où leur chef était retranché, ils profitèrent de la confusion pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider à son évasion, ou tout au moins de recueillir son cadavre. Cette dernière consolation leur fut refusée. Louvet retrouva seulement sa casquette rouge, qu'il garda comme une relique, et il ne put savoir si son ami était parmi les prisonniers. Plus tard, le procès qu'on instruisait contre les victimes n'amena aucune découverte, car il n'y fut pas fait mention de Laravinière. Ses amis le pleurèrent, et se réunirent pour honorer sa mémoire par des discours et des chants funèbres, dont l'un d'eux composa les paroles et un autre la musique.

Ils m'écrivirent à cette occasion pour me demander si je n'avais pas de nouvelles de Paul Arsène, et c'est ainsi que j'appris que lui aussi avait disparu. J'écrivis à ses soeurs, qui n'étaient pas plus avancées que moi. Louison nous répondit une lettre de lamentations où elle exprimait assez ingénument sa tendresse intéressée pour son frère. Elle terminait en disant: «Nous avons perdu notre unique soutien, et nous voilà forcées de travailler sans relâche pour ne pas tomber dans la misère.»

Pendant que nous étions tous livrés à ces perplexités, auxquelles Horace n'avait guère le loisir de prendre part, bien qu'il donnât des regrets sincères à Jean et à Paul quand on l'y faisait songer, Paul entrait en convalescence dans la mansarde ignorée de la pauvre Marthe. Celle-ci commençait à sortir, et s'était assurée de la tranquillité qui régnait enfin dans le quartier. Bien que les voisins des mansardes eussent quelque soupçon d'un patriote réfugié chez elle, ce secret fut religieusement gardé, et la police ne surveilla pas ses mouvements. Cependant il était bien important qu'Arsène, dès qu'il voudrait sortir, changeât de quartier, et s'éloignât d'un lieu où certainement sa figure avait été remarquée dans les barricades et dans la maison mitraillée. Il ne pourrait se montrer trois fois dans les rues environnantes sans que des témoins malveillants ou maladroits fissent sur lui tout haut des remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir au passage. Il résolut donc d'aller demeurer à l'autre extrémité de Paris. La difficulté n'était pas de sortir de sa retraite: il commençait à marcher, et, en descendant le soir avec précaution, il était facile de s'esquiver sans être vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans l'état de misère où elle se trouvait, aux persécutions d'un propriétaire qu'elle ne pouvait pas payer, et qui, en vérifiant l'état des lieux, remarquerait certainement l'effraction de la fenêtre; alors ce créancier courroucé livrerait peut-être Marthe aux poursuites de la police. Enfin, comme en restant les bras croisés il ne détournerait pas ce péril, Paul se décida à sortir de la maison avant le jour de l'échéance, et s'alla confier à Louvet, qui sur-le-champ le mit en fiacre, l'installa à Belleville, et alla porter à la vieille voisine l'argent nécessaire pour tirer Marthe d'embarras. On chercha ensuite un ouvrier dévoué à la cause républicaine: ce ne fut pas difficile à trouver; on lui fit réparer sans bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, l'enfant et la voisine, qui ne voulait plus les quitter, dans le pauvre local où il avait établi Arsène sous son propre nom, en lui prêtant son passe-port. Ce Louvet était un excellent jeune homme, le plus pauvre et par conséquent le plus généreux de tous ceux qu'Arsène avait connus dans l'intimité de Laravinière. Paul souffrait de ne pouvoir immédiatement lui rembourser les avances qu'il lui faisait avec tant d'empressement; mais, à cause de Marthe, il était forcé de les accepter. Louvet ne lui avait pas donné le temps de les solliciter; en route il lui promit le secret sur toutes choses, et il le garda si religieusement, que ce changement de situation me laissa dans la même ignorance où j'étais sur le compte de Marthe et d'Arsène.

A peine établi à Belleville, Paul chercha de l'ouvrage; mais il était encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue, et fut renvoyé. Il se reposa deux ou trois jours, reprit courage, et s'offrit pour journalier à un maître paveur. Arsène n'avait pas de temps à perdre, et pas de choix à faire. Le pain commençait à manquer. Il n'entendait rien à la besogne qui lui était confiée; on le renvoya encore. Il fut tour à tour garçon chez un marchand de vins, batteur de plâtre, commissionnaire, machiniste au théâtre de Belleville, ouvrier cordonnier, terrassier, brasseur, gâche, gindre, et je ne sais quoi encore. Partout il offrit ses bras et ses sueurs, là où il trouva à gagner un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce que sa santé n'était pas rétablie, et que, malgré son zèle, il faisait moins de besogne que le premier venu. La misère devenait chaque jour plus horrible. Les vêtements s'en allaient par lambeaux. La voisine avait beau tricoter, elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver d'ouvrage; sa pâleur, ses haillons, et son état de nourrice, lui nuisaient partout. Elle alla faire des ménages à six francs par mois. Et puis elle réussit à être couturière des comparses du théâtre de Belleville; et comme elle n'était pas souvent payée par ces dames, elle se décida à solliciter à ce théâtre l'emploi d'ouvreuse de loges. On lui prouva que c'était trop d'ambition, que la place était importante; mais par pitié on lui accorda celle d'habilleuse, et les grandes coquettes furent contentes de son adresse et de sa promptitude.

Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait écouté les pièces et observé les acteurs avec attention, songea à s'essayer sur le théâtre. Il avait une mémoire prodigieuse. Il lui suffisait d'entendre deux répétitions pour savoir tous les rôles par coeur. On l'examina: on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions pour le genre sérieux; mais tous les emplois de ce genre étaient envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi de comique, où il débuta par le rôle d'un valet fripon et battu. Arsène se traîna sur les planches, la mort dans l'âme, les genoux tremblants de honte et de répugnance, l'estomac affamé, les dents serrés de colère, de fièvre et d'émotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement sifflé. Il supporta cet affront avec une indifférence stoïque. Il n'avait pas été braver ce public pour satisfaire un sot amour-propre: c'était une tentative désespérée, entre vingt autres, pour nourrir sa femme et son enfant; car il avait épousé Marthe dans son coeur, et adopté le fils d'Horace devant Dieu. Le directeur, en homme habitué à ces sortes de désastres, rit de la mésaventure de son débutant, et l'engagea à ne pas se risquer davantage; mais il remarqua le sang-froid et la présence d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage, sa prononciation nette, sa diction pure, sa mémoire infaillible, et son entente du dialogue. Il conçut des espérances sur son avenir, et, pour lui fournir les moyens de se former sans irriter le public de Belleville, il lui donna l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta parfaitement. En peu de temps, Arsène montra qu'il s'entendait aussi aux costumes et aux décors, qu'il croquait vite et bien, qu'il avait du goût et de la science. Ce qu'il avait vu et copié chez M. Dusommerard lui servit en cette occasion. La modestie de ses prétentions, sa probité, son activité, son esprit d'ordre et d'administration, achevèrent de le rendre précieux, et il devint enfin, après plusieurs mois de désespoir, d'anxiétés, de souffrances et d'expédients, une sorte de factotum au théâtre, avec des honoraires de quelques centaines de francs assurés et bien servis.

De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant dans la coulisse aux représentations, Marthe s'était familiarisée avec la scène. Sa vive intelligence avait saisi les côtés faibles et forts du métier. Elle retenait, comme malgré elle, des scènes entières, et, rentrée dans son grenier, elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec supériorité, critiquait l'exécution avec justesse, et, après avoir contrefait avec malice et enjouement la méchante manière des actrices, elle disait leur rôle comme elle le sentait, avec naturel, avec distinction, et avec une émotion touchante, qui plusieurs fois humecta les paupières d'Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que l'enfant, étonné des gestes et des inflexions de voix de sa mère, se rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsène s'écria: «Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice.

—J'essaierais, répondit-elle, si j'étais sûre de conserver ton estime.

—Et pourquoi la perdrais-tu? répondit-il; ne suis-je pas, moi, un ex-mauvais acteur?»

Marthe protégée par la grande coquette, qui voulait faire pièce à une ingénue, sa rivale et son ennemie, débuta dans un premier rôle, et elle eut un succès éclatant. Elle fut engagée quinze jours après, avec cinq cent francs d'appointements, non compris les costumes, et trois mois de congé. C'était une fortune; l'aisance et la sécurité vinrent donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe fut associée au bien-être; et, tout enflée de la brillante condition de ses jeunes amis, elle promenait l'enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d'un air de triomphe, cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle put dire, en l'élevant dans ses bras: «C'est le fils de madame Arsène!»

Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le même toit, tout en laissant croire autour d'elle qu'elle était unie à lui, Marthe n'était cependant ni la femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a des conditions où un pareil mensonge est un acte d'impudence ou d'hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c'était un acte de prudence et de dignité, sans lequel elle n'eût pas échappé aux malignes investigations et aux prétentions insultantes de son entourage. Le couple modeste et résigné avait reconnu l'impossibilité où il était de se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes, il ne répugnait ni à l'un ni à l'autre de persévérer dans la voie péniblement tracée par ses pères; certes, ni l'un ni l'autre ne se sentait porté par goût et par ambition vers la vocation vagabonde de l'artiste bohémien; mais il est certain que le domaine de l'art était le seul où ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle, un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle. Dans la hiérarchie sociale, toutes les positions s'acquièrent encore par droit d'hérédité. Celles qui s'enlèvent par droit de conquête sont exceptionnelles. Dans le prolétariat, comme dans les autres classes, elles exigent certains talents particuliers qu'Arsène n'avait pas et ne pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé seulement de procurer quelque bien-être aux objets de son affection, il n'avait pas songé à se perfectionner dans une spécialité quelconque. Il eût fait volontiers quelque dur et patient apprentissage, s'il eût été seul au monde; mais, toujours chargé d'une famille, il avait été au plus pressé, acceptant toute besogne, pourvu qu'elle fût assez lucrative pour remplir le but généreux qu'il s'était proposé. Par surcroît de malheur, la force physique lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus nécessaire. Il fallait donc qu'il allât grossir le nombre, énorme déjà, des enfants perdus de cette civilisation égoïste qui a oublié de trouver l'emploi des pauvres maladifs et intelligents. A ceux-là le théâtre, la littérature, les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables, offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup se précipitent par mollesse, par vanité ou par amour du désordre, mais où, en général, le talent et le zèle ont des chances d'avenir. Arsène avait de l'aptitude et l'on peut même dire du génie pour toutes choses. Mais toutes choses lui étaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent ni crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues études, et il ne pouvait pas s'y consacrer. Pour être administrateur, il fallait de grandes protections, et il n'en avait pas. La moindre place de bureaucrate est convoitée par cinquante aspirants. Celui qui remportera ne le devra ni à l'estime de son mérite, ni à l'intérêt qu'inspireront ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène ne pouvait donc frapper qu'à cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs, et qui s'ouvre devant l'audace et le talent, la porte du théâtre. C'est parfois le refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne le forçait pas à être souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est là que vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c'est là que vont des hommes qui avaient peut-être reçu d'en haut le don de la prédication. Mais l'homme qui aurait pu, dans un siècle de foi, faire les miracles de la parole; mais la femme qui, dans une société religieuse et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s'il faut qu'ils descendent au rôle d'histrion pour amuser un auditoire souvent grossier et injuste, parfois impie et obscène, quelle grandeur, quelle conscience, quelle élévation d'idées et de sentiments peut-on exiger d'eux, chassés qu'ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion? Et cependant, à mesure que l'horreur du préjugé s'efface et ne vient plus ajouter le découragement, la révolte et l'isolement à ces causes de démoralisation déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples, que si l'honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont du moins possibles dans cette classe d'artistes. Je ne parle pas seulement des grandes célébrités, existences qui sont passées au rang de sommité sociale; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de chastes, de laborieuses et de respectables. Celle de Marthe en fut une nouvelle preuve. Délicate de corps et d'esprit, portée à l'enthousiasme, douée d'une intelligence plutôt saisissante que créatrice; trop peu instruite pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, mais capable de comprendre les sentiments les plus élevés et prompte à les bien exprimer; ayant dans sa personne un charme extrême, une beauté accompagnée de grâce et de distinction innée, elle ne pouvait pas, sans souffrir, concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis qu'elle était au monde; elle ignorait même la cause de ces langueurs et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce continuel besoin d'enthousiasme et d'admiration qu'elle ressentait. Son amour pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions excitées et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le théâtre lui ouvrit une carrière de fatigues nécessaires, d'études suivies et d'émotions vivifiantes. Arsène comprit qu'à cette âme tendre et agitée il fallait un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas certains dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu'un grand calme était descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une grande force avait ranimé le sien propre, depuis que l'un et l'autre avaient un but indiqué. Celui de Marthe était d'assurer à son enfant, par son travail, les bienfaits de l'éducation; celui d'Arsène était de l'aider à atteindre ce résultat, sans entraver son indépendance et sans compromettre sa dignité. C'est que jusque là, en effet, la dignité de Marthe avait souffert de cette position d'obligée et de protégée, qui fait de la plupart des femmes les inférieures de leurs maris ou de leurs amants. Depuis qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se sentait mère et protectrice efficace et active à son tour d'un être plus faible qu'elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait sa tête longtemps courbée et humiliée sous la domination de l'homme. Ce bien-être nouveau éloigna ce que l'idée d'être encore une fois protégée avait eu pour elle de pénible au commencement de son union avec Arsène, Elle s'habitua à ne plus s'effrayer de son dévouement, et à l'accepter sans remords, maintenant qu'elle pouvait s'en passer. Elle ne vit plus en lui le mari qu'elle devait accepter pour soutien de son enfant, l'amant qu'elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance. Arsène fut à ses yeux un frère, qui s'associait par pure affection, et non plus par pitié généreuse, à son sort et à celui de son fils. Elle comprit que ce n'était pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le passé, mais un ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur de vivre auprès d'elle. Cette situation imprévue soulagea son coeur craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d'autant mieux qu'Arsène ne lui avait pas adressé un seul mot d'amour depuis la rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu avec crainte l'explosion de cette tendresse longtemps comprimée, et cependant, au lieu d'y céder, Arsène semblait l'avoir vaincue: car il était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans sa mélancolie. Il n'y avait eu d'autre explication entre eux que la demande réitérée de la part d'Arsène de ne pas être exilé d'auprès d'elle durant les mauvais jours. Quand la prospérité fut assurée de part et d'autre, Arsène parla enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicité, que, pour toute réponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s'écriant: «A toi, à toi tout entière et pour toujours! J'y suis résolue depuis longtemps, et je craignais que tu n'y eusses renoncé.—Mon Dieu, tu as eu enfin pitié de moi! dit Arsène avec effusion en levant ses bras vers le ciel.—Mais mon enfant? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils; songe, Arsène qu'il faut aimer mon enfant comme moi-même.—Ton enfant et toi, c'est la même chose, répondit Arsène. Comment pourrais-je vous séparer dans mon coeur et dans ma pensée? A ce propos, écoute, Marthe, j'ai une question importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un nom qui n'a pas seulement effleuré nos lèvres depuis longtemps. Maintenant que tu vas être à moi, et moi à toi, il faut que cet enfant soit à nous deux, et il ne faut pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t'es séparée d'Horace, as-tu eu quelque relation avec lui?—Aucune, répondit Marthe; j'ai toujours ignoré où il était, à quoi il songeait; j'ai désiré quelquefois le savoir, je te l'avoue, et, bien que je n'aie plus pour lui aucun sentiment d'affection, j'ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié et d'intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j'ai résisté au désir de t'adresser une seule question sur son compte.

—Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu résolu de tenir à son égard?

—Je n'ai rien résolu. J'ai désiré de ne jamais le revoir, et j'espère que cela n'arrivera pas.

—Mais s'il venait un jour te réclamer son enfant, que lui répondrais-tu?

—Son enfant! son enfant! s'écria Marthe épouvantée; un enfant qu'il ne connaît pas, dont il ignore même l'existence? un enfant qu'il n'a pas désiré, qu'il a engendré dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté en moi l'espérance? un enfant qu'il m'aurait défendu de mettre au monde si cela eût été en notre pouvoir? Non, ce n'est pas son enfant, et ce ne le sera jamais! Ah! Paul! comment n'as-tu pas compris que je pouvais pardonner à Horace de m'humilier, de me briser, de me haïr; mais que, pour avoir haï et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne lui serait jamais pardonné? Non, non! cet enfant est à nous, Arsène, et non pas à Horace. C'est l'amour, le dévouement et les soins qui constituent la vraie paternité. Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les liens du sang ne sont presque rien. Et quant à moi, j'ai profité à cet égard de la faculté que me donnait la loi, pour rompre entièrement le lien qui eût uni mon fils à Horace. La mère Olympe l'a porté à la mairie sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a écrit celui d'inconnu. C'est toute la vengeance que j'ai tirée d'Horace: elle serait sanglante, s'il avait assez de coeur pour la sentir.

—Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et sans ressentiment d'un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta vengeance a été bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses regret par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-être encore pendant plusieurs années; mais enfin il deviendra un homme, et il abjurera peut-être les erreurs de son coeur et de son esprit. Il se repentira du mal qu'il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa vie un remords cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, grâce à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le serrer sur son coeur...

—Arsène, ta générosité t'abuse, interrompit Marthe avec une énergie douloureuse; Horace n'aimera jamais son enfant. Il n'a pas senti cet amour à l'âge où le coeur est dans toute sa puissance; comment l'éprouverait-il dans l'âge de l'égoïsme et de l'intérêt personnel? Si son fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-être pendant quelques jours; mais sois sûr qu'il ne lui donnerait pas des préceptes et des exemples selon mon coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui appartienne. Oh! jamais! en aucune façon!

—Eh bien, dit Arsène, es-tu bien décidée à cela? et veux-tu t'arrêter sans retour à cette détermination?

—Je le veux, répondit Marthe.

—En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. Cet enfant passe pour être mon fils, parce que personne dans notre entourage actuel ne sait nos relations passées ou présentes. On nous croit époux ou amants. Il n'entre guère dans les moeurs du théâtre de demander à un couple quelconque la preuve légale de son association. Nous avons laissé cette opinion se former; nous l'avons jugée nécessaire à notre sécurité. Il n'y a que la mère Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne m'appartient pas, et elle est trop discrète et trop dévouée pour trahir nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit que de laisser subsister un fait déjà établi. Mais quand nous retrouverons nos anciens amis (car lors même que nous les éviterions, il nous serait impossible de ne pas en rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela doit arriver), dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?»

Marthe, interdite et comme affligée, réfléchit un instant; puis, prenant son parti, elle répondit avec beaucoup de fermeté: «Nous leur dirons ce que nous avons dit aux autres, que cet enfant est le tien.

—Songes-tu aux conséquences de ce mensonge, ma pauvre Marthe? Souviens-toi que la jalousie d'Horace était bien connue de ses amis: tous ne te connaissaient pas assez pour être sûrs qu'elle n'était pas fondée... Ils croiront donc que tu le trompais; et cette accusation injuste, que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace, elle sera donc dans la bouche de tout le monde, même dans celle des amis qui n'avaient jamais douté de toi, comme Théophile, Eugénie, et quelques autres!»

Marthe pâlit.

«Cela me fera souffrir beaucoup, répondit-elle. J'ai été si fière! j'ai montré tant d'indignation d'être soupçonnée! L'on pensera maintenant que j'ai été impudente et que j'ai menti avec effronterie. Mais, après tout, qu'importe? On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine gloire; car on saura bien que je n'ai pas présenté cet enfant à Horace comme le sien, et que je me suis éloignée de lui au moment de devenir mère.

—On dira qu'il t'a chassée, que tu as essayé de le tromper, mais qu'il s'est aperçu de ton infidélité; et il sera complètement justifié aux yeux des autres et aux siens propres.

—Aux siens propres! s'écria Marthe, frappée d'une idée qui ne lui était pas encore venue. Oh! cela est bien vrai! Ce serait lui épargner la punition que lui réserve la justice de Dieu! Ce serait lui ôter la honte qu'il doit éprouver en voyant comment tu as rempli à sa place les devoirs qu'il a méconnus. Non! je ne veux pas qu'il ignore ta grandeur et la pureté de ton amour! Je veux qu'il en soit humilié jusqu'au fond de son âme, et qu'il soit forcé de se dire: Marthe a eu bien raison de se réfugier dans le sein d'Arsène!

—Ceci importe peu, reprit Arsène; mais ce qui m'importe, à moi, c'est que cet homme aveugle et violent ne s'arroge pas le droit de te mépriser et d'aller crier chez tes véritables amis: «Vous voyez! j'avais bien raison de me méfier de Marthe. Elle était la maîtresse d'Arsène en même temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire sa grossesse. L'enfant qu'elle voulait me donner a eu deux pères, et je ne sais auquel des deux il appartient.»

—Tu as raison, répondit Marthe. Eh bien, nous ne mentirons pas à nos anciens amis; et si jamais j'ai le malheur de rencontrer Horace, j'aurai le courage de lui dire à lui-même: «Vous n'avez pas voulu de votre enfant; un autre est fier de s'en charger, et par là il a mérité d'être mon époux, mon amant, mon frère à jamais.»

Marthe, en parlant ainsi, se précipita dans les bras d'Arsène, et couvrit son visage de baisers et de larmes. Puis elle prit l'enfant dans son berceau, et le lui donna solennellement. Paul l'éleva dans ses mains, prit Dieu témoin, et consacra à la face du ciel cette adoption, plus sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient à la face des hommes.




XXX.

A la fin de l'été, la vicomtesse avait hâté son départ de la campagne, sous prétexte d'affaires pressantes, mais en réalité pour fuir Horace, qu'elle n'aimait plus, et que même elle commençait à détester. Pour se débarrasser de cet amant dangereux, elle avait écrit à son vieux ami le marquis de Vernes, et lui avait demandé conseil comme elle avait coutume de le faire lorsqu'elle avait besoin de lui. Elle lui avait avoué en même temps et son goût pour Horace et le dégoût qui l'avait suivi, le mépris et le ressentiment que lui avaient causé ses indiscrétions, et la crainte qu'elle éprouvait qu'il n'en commit de nouvelles. Elle lui avait raconté comment, ayant essayé de le traiter d'un peu haut pour l'habituer au respect, ce moyen avait échoué: Horace avait voulu faire sentir ses droits, et, pour se faire craindre sans se rendre odieux, il avait parlé de jalousie et de vengeance comme un héros de Calderon. Léonie, épouvantée, demandait en grâce au marquis de venir à son secours pour la délivrer de ce forcené. «J'avais bien prévu ce qui arrive, avait répondu le marquis. Ce jeune homme m'a plu, et à vous encore d'avantage. Il a les qualités du talent et les travers de l'homme de rien. Il vous aime, et il va bientôt vous haïr, parce que vous ne pouvez ni le haïr, ni l'aimer comme il l'entend. Sa haine ou son amour vous seront également funestes. Il n'y a qu'un moyen de vous en préserver: c'est de travailler à le rendre indifférent. Pour cela, il faut bien vous garder de lui témoigner de l'indifférence. Ce serait ranimer ses désirs, éveiller son dépit, et le pousser aux dernières extrémités. Soyez passionnée au contraire; renchérissez sur ses jalousies, sur ses injustices, sur ses menaces. Effrayez-le, fatiguez-le d'émotions. Tâchez de l'ennuyer à force d'exigences. Faites l'amante espagnole à votre tour, et rendez-le si malheureux, qu'il désire vous quitter. Tâchez qu'il fasse le premier pas vers une rupture, et qu'il le fasse violemment; alors vous serez sauvée: il aura eu les premiers torts. Votre empressement à en profiter pour l'abandonner sera de la fierté légitime, la dignité d'un grand caractère, la colère implacable d'un grand amour! Je vous réponds du reste. Je m'emparerai de lui quand l'occasion sera venue; j'écouterai ses plaintes, je lui prouverai qu'il est le seul coupable, et, tout en vous haïssant, il sera forcé de vous respecter. Il vous importunera peut-être, il fera des folies pour arriver jusqu'à vous. Soyez sans pitié. Peut-être se brûlera-t-il la cervelle, mais seulement un peu; il a trop d'esprit pour vouloir renoncer aux beaux romans dont son avenir est gros. Toutes les extravagances qu'il pourra faire alors pour vous, loin de vous compromettre, tourneront au triomphe de votre fierté. Tout le monde saura peut-être que ce jeune homme vous adore; mais on saura aussi que vous le réduisez au désespoir; et s'il lui arrive de se vanter du passé dans sa colère, on le regardera comme un fat ou comme un fou. De tout ceci, ma belle amie, il résultera pour vous un surcroît de gloire. Votre puissance sera plus enviée que jamais par les femmes, et les hommes viendront se prosterner par centaines à vos genoux.»

La vicomtesse suivit fidèlement le conseil de son mentor. Elle joua si bien la passion, qu'Horace eu fut épouvanté. Des qu'elle le vit reculer, elle avança, et ne craignit pas d'exiger de lui qu'il l'enlevât. Cette idée sourit d'abord à Horace, à cause du retentissement qu'aurait une pareille aventure, et de l'honneur que lui ferait, dans la province et même dans le monde, la passion échevelée d'une dame de ce rang et de cet esprit. La vicomtesse frémit en le voyant irrésolu; mais, au bout de vingt quatre heures, Horace s'effraya de l'idée de vivre avec une maîtresse aussi jalouse et aussi impérieuse. Il songea à la souffrance qu'il éprouverait lorsque les curieux, se précipitant sur ses pas pour le voir passer avec sa conquête, l'un dirait: «Tiens! elle n'est pas plus belle que cela?» l'autre: «Elle n'est, pardieu, pas jeune!» Et, tout bien considéré, il refusa le sacrifice qu'elle lui offrait, sous prétexte qu'il était pauvre, et qu'il ne pouvait se résoudre à faire partager sa misère à une femme comme elle, bercée dans l'opulence. Ce prétexte était d'ailleurs assez bien fondé. La vicomtesse feignit de n'en tenir compte, de dédaigner les richesses, de vouloir braver le monde, qu'elle prétendait haïr et mépriser. Mais dès qu'elle se fut bien assurée de la répugnance sincère d'Horace à prendre ce parti, elle l'accusa de ne point l'aimer; elle feignit d'être jalouse d'Eugénie; elle inventa je ne sais quels sujets absurdes de soupçon et de ressentiment. Elle pleura même, et s'arracha quelques faux cheveux. Puis tout à coup elle chassa Horace de son boudoir, fit ses apprêts de départ, refusa de recevoir ses excuses et ses adieux, et s'en retourna à Paris, bien fatiguée du drame qu'elle venait de jouer, bien satisfaite d'être enfin délivrée du sujet de ses terreurs. De ce moment, ainsi que l'avait prédit le marquis, sa victoire fut assurée; et Horace, tout en la plaignant de sa prétendue douleur, tout en se réjouissant de n'avoir plus à en subir les violences, se sentit le plus faible, parce qu'il se crut le plus froid.

Les jeunes gens nobles du pays qui avaient composé la cour ordinaire de Léonie restèrent dans leurs châteaux pour s'y adonner au plaisir de la chasse durant l'automne; et l'un d'eux, qui avait pris Horace en amitié, et qui le tenait sérieusement pour un grand homme, l'invita à venir achever la saison dans ses terres. Horace accepta cette offre avec plaisir. Son hôte était riche et garçon. Il avait peu d'esprit, aucune instruction, un bon coeur et de bonnes manières. C'était l'homme qu'Horace pouvait éblouir de son érudition et charmer par le brillant de son esprit, en même temps qu'il trouvait à profiter dans son commerce pour se former aux habitudes aristocratiques, dont il était alors plus que jamais infatué.

Son premier besoin fut d'oublier les semaines d'agitation pénible qu'il venait de subir, et la maison de Louis de Méran lui fut un lieu de délices. Avoir de beaux chevaux à monter, un tilbury à sa disposition, des armes magnifiques et des chiens excellents pour la chasse, une bonne table, de gais convives, voire quelques autres distractions dont il ne se vanta pas à moi après tout le mépris qu'il avait témoigné pour ce genre de plaisir, mais auxquelles il s'abandonna en voyant ses modèles les dandys vanter et cultiver la débauche: c'en fut assez pour l'étourdir et l'enivrer jusqu'aux approches de l'hiver. Comme il était réellement supérieur par son intelligence à tous ses nouveaux amis, il rachetait à force d'esprit le défaut de naissance, de fortune et d'usage, dont, au reste, on ne lui eût fait un tort que s'il en eût fait parade; mais il s'en garda bien. Il craignit tellement de voir l'orgueil de ces jeunes gens s'élever au-dessus du sien, qu'il leur laissa croire qu'il était d'une bonne famille de robe, et jouissait d'une honnête aisance. L'exiguïté de sa valise donnait bien un démenti à ses gasconnades: mais il était en voyage; c'était par hasard qu'il s'était arrêté dans ce pays, où il était venu seulement avec l'intention de passer quelques jours; et pour rendre excusable aux yeux de Louis de Méran, la légèreté de sa bourse, qui était par trop évidente, il feignit plusieurs fois de vouloir partir, afin, disait-il, d'aller chercher au moins chez son banquier l'argent qui lui manquait.

«Qu'à cela ne tienne! lui dit son hôte, qui avait le malheur de s'ennuyer lorsqu'il était seul dans son château, et pour qui Horace était une société agréable, ma bourse est à votre disposition. Combien vous faut-il? Voulez-vous une centaine de louis?

—Il ne me faut rien qu'une centaine de francs, s'écria Horace, à qui une offre aussi magnifique fit ouvrir de grands yeux, et qui jusque-là ne s'était tourmenté que de la manière dont il donnerait le pourboire aux laquais de la maison en s'en allant.

—Vous n'y songez pas! lui dit son ami: nous allons avoir une grande réunion de jeunes gens, à l'occasion d'une sorte de fête villageoise où nous allons tous, et où nous passons quelquefois huit jours en parties de plaisir. On y joue un jeu d'enfer. Il faudra que vous puissiez jeter quelques poignées d'or sur la table, si vous ne voulez, vous, inconnu dans la province, passer pour une espèce.»

Bien qu'Horace sût parfaitement qu'il ne pourrait jamais rendre cet argent, à moins d'être heureux au jeu, il n'eut pas plus tôt entrevu cette chance de succès, qu'il s'y confia aveuglément, et accepta les offres de son ami. Il n'avait jamais joué de sa vie, parce qu'il n'avait jamais été à même de le faire, et il ignorait tous les jeux excepté le billard, où il était de première force, ce qui lui avait valu l'estime de plusieurs des graves personnages au milieu desquels il s'était lancé. Il eut bientôt compris la bouillotte en les voyant s'y exercer, et le jour de la fête, il débuta avec passion dans cette nouvelle carrière d'émotions et de périls. Il eut, pour son malheur à venir, un bonheur insolent ce jour-là. Avec cent louis il en gagna mille. Il se hâta de restituer la somme première à Louis de Méran, mit de côté quatre cents louis, et continua à jouer les jours suivants avec les cinq cents autres. Il perdit, regagna, et, après plusieurs fluctuations de la fortune, retourna enfin au château de Méran avec dix-sept mille francs en or et en billets de banque dans sa valise. Pour un jeune homme qui avait de grands besoins d'argent, et qui n'avait jamais connu qu'un sort précaire, c'était une fortune. Il en pensa devenir fou de joie, et je crois bien qu'à partir de là il le devint réellement un peu. Il vint nous voir pour nous faire part de son bonheur, et ne songea pas à me restituer cent cinquante louis qu'il me devait. Je n'osai le lui rappeler, quoique je fusse assez gêné; je regardais comme impossible qu'il l'oubliât. Cependant il ne s'en souvint jamais, et je le lui pardonne de tout mon coeur, certain que sa volonté n'y fut pour rien. L'empressement avec lequel il vint m'annoncer sa richesse en est la meilleure preuve. Son premier soin fut d'envoyer cent louis à sa mère; mais il n'osa pas lui dire que c'était l'argent du jeu: la bonne femme s'en fût effrayée plus que réjouie. Il lui manda que c'était le prix de travaux littéraires auxquels il se livrait dans mon ermitage, et qu'il envoyait à Paris à un éditeur.

«Je prétends, me dit-il en riant, la réconcilier avec la profession d'homme de lettres, qu'elle avait tant de regret à me voir embrasser, et qu'elle va désormais regarder comme très-honorable. Dans quelques mois je lui enverrai encore un millier de francs, ainsi de suite, tant que j'aurai de l'argent. Que ne puis-je lui faire passer dès aujourd'hui la somme entière! Je serais si heureux de pouvoir m'acquitter en un instant des sacrifices qu'elle fait pour moi depuis que j'existe! Mais elle comprendrait si peu ce qui m'arrive, qu'elle me demanderait des explications impossibles; et les gens de ma province, qui sont aussi judicieux que charitables, voyant la mère Dumontet remonter sa vaisselle et acheter des robes à sa fille, en concluraient certainement que, pour procurer à ma famille une telle opulence, il faut que j'aie assassiné quelqu'un. Il est vrai que mon bon père, qui se pique un peu de belles-lettres, voudra lire de ma prose imprimée. Je lui dirai que j'écris sous un pseudonyme, et je couperai, dans un volume de quelque poète mystique allemand nouvellement traduit, une centaine de pages que je lui enverrai en lui disant qu'elles sont de moi. Il n'y verra que du feu, et il les montrera à tous les beaux esprits de sa petite ville, qui, n'y comprenant goutte, reconnaîtront enfin que je suis un homme supérieur.»

En disant ces folies, Horace, qui se moquait parfois de lui-même de fort bonne grâce, éclata de rire. C'était la vérité qu'il eût envoyé tout son argent à sa mère s'il eût pu le faire à l'instant même sans l'effrayer. Son coeur était généreux; et s'il se réjouissait tant d'être riche, ce n'était pas tant à cause de la possession, qu'à cause de l'espèce de victoire remportée sur ce qu'il appelait son mauvais destin. Malheureusement il ne songea plus à ses résolutions le lendemain. Sa mère ne reçut plus rien de lui, et tous ses créanciers de Paris furent également oubliés. Il ne lui resta, de cet instant de dévouement enthousiaste, qu'une sorte d'orgueil insensé et bizarre, qui consistait à croire à son étoile en fait de succès d'argent, comme Napoléon croyait à la sienne en fait de gloire militaire. Cette confiance absurde en une providence occupée à favoriser ses caprices, et en un dieu disposé à intervenir dans toutes ses entreprises, le rendit vain et téméraire. Il commença à mener le train d'un jeune homme pour qui quinze mille francs auraient été le semestre d'une pension de trente mille. Il acheta un cheval, sema les pièces d'or à tous les valets de son hôte, écrivit à Paris à son tailleur qu'il avait fait un héritage, et qu'il eût à lui envoyer les modes les plus nouvelles. Quinze jours après, il se montra équipé le plus ridiculement du monde. Ses amis se moquèrent de cet accoutrement de mauvais goût, et lui conseillèrent de destituer son tailleur du quartier latin pour une célébrité de la fashion. Il distribua aussitôt sa nouvelle garde-robe aux piqueurs de ces messieurs, et en commanda une autre à Humann, qui habillait Louis de Méran. Recommandé par ce jeune homme élégant et riche, il eut chez ce prince des tailleurs un crédit ouvert dont il ne s'inquiéta pas, et qui creusa sous lui comme un gouffre invisible.

Les joyeux compagnons qui l'entouraient, dès qu'ils le virent insolemment prodigue et revêtu d'un costume de dandy qui déguisait incroyablement son origine plébéienne, l'adoptèrent tout à l'ait, et firent de lui le plus grand cas. Ce n'est plus le temps, c'est l'argent qui est un grand maître. Horace, n'étant plus retenu et contristé par la misère, se livra à tous les élans de sa brillante gaieté et de son audacieuse imagination. L'argent fit en lui des miracles; car il lui rendit, avec la confiance en l'avenir et les jouissances du présent, l'aptitude au travail, qu'il semblait avoir à jamais perdue. Il retrouva toutes ses facultés, émoussées par les chagrins et les soucis de l'hiver précédent. Son humeur redevint égale et enjouée. Ses idées, sans devenir plus justes, se coordonnèrent et s'étendirent. Son style se forma tout à coup. Il écrivit un petit roman fort remarquable, dont la triste Marthe fut l'héroïne, et ses amours le sujet. Il s'y donna un plus beau rôle qu'il ne l'avait eu dans la réalité; mais il y motiva et y poétisa ses fautes d'une manière très-habile. L'on peut dire que son livre, s'il eût eu plus de retentissement, eût été un des plus pernicieux de l'époque romantique. C'était non pas seulement l'apologie, mais l'apothéose de l'égoïsme. Certainement Horace valait mieux que son livre; mais il y mit assez de talent pour donner à cet ouvrage une valeur réelle. Comme il était riche alors, il trouva facilement un éditeur; et le roman, imprimé à ses frais, et publié peu du temps après son retour à Paris, eut une sorte de succès, surtout dans le monde élégant.

Cette vie de luxe, mêlée de travail intellectuel et d'activité physique, était l'idéal et l'élément véritable d'Horace. Je remarquai que sa parole et ses manières, d'abord ridicules lorsqu'il avait voulu les transformer de bourgeoises en patriciennes, devinrent gracieuses et dignes, lorsque fort de son propre mérite et riche de son propre argent, il ne chercha plus, en se réformant, à imiter personne. A Paris, ses nouveaux amis le présentèrent dans diverses maisons riches ou nobles, où il vit l'ancienne bonne compagnie et le nouveau grand monde. Il vit les fêtes des banquiers israélites, et les soirées moins somptueuses et plus épurées de quelques duchesses. Il entra partout avec aplomb, certain de n'être déplacé nulle part, après avoir été l'amant et l'élève de la précieuse vicomtesse de Chailly.

Au bout de deux mois d'une telle vie, Horace fut complètement transfiguré. Il vint nous voir un matin dans son tilbury, avec son groom pour tenir son beau cheval. Il monta nos cinq étages comme s'il n'eût fait autre chose de sa vie, et eut le bon goût de ne pas paraître essoufflé. Sa mise était irréprochable; sa chevelure inculte avait enfin été domptée par Boucherot, successeur de Michalon. Il avait la main blanche comme celle d'une femme, les ongles taillés en biseau, des bottes vernies et une canne Verdier. Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est qu'il avait pris un ton parfaitement naturel, et qu'il était impossible de deviner que tout cela fût le résultat d'une étude. La seule chose qui trahit la nouveauté de sa métamorphose, c'était l'espèce de joie triomphante qui éclairait son front comme une auréole. Eugénie, à qui il baisa la main en arrivant (pour la première fois de sa vie), eut un peu de peine d'abord à tenir son sérieux, et finit par s'étonner autant que moi de la facilité avec laquelle ce jeune papillon avait dépouille sa chrysalide. Il avait été à si bonne école, qu'il avait appris non-seulement à se bien tenir, mais encore à bien causer. Il ne parlait plus de lui; il nous questionnait sur tout ce qui pouvait nous intéresser personnellement, et il avait l'air de s'y intéresser lui-même. Nous avions vu ses premiers efforts pour atteindre au type qu'il possédait enfin, et nous étions émerveillés qu'il eût déjà perdu l'enflure et l'arrogance du parvenu. «Parle-moi donc de toi un peu, lui dis-je. Tes affaires me paraissent florissantes. J'espère que ta nouvelle fortune ne repose pas entièrement sur les cartes, mais bien sur la littérature, où tu as fait un si joli début.—L'argent du jeu tire à sa fin, me répondit-il naïvement; j'espère bien le renouveler en puisant à la même source, et jusqu'ici mes essais ne sont pas malheureux; mais comme il faut être en mesure de perdre, j'ai songé à la littérature, comme à un fonds plus solide. Mon éditeur m'a versé ces jours-ci trois mille francs pour un petit volume que je lui ferai en une quinzaine de jours; et si le public reçoit celui-là avec autant d'indulgence que l'autre, j'espère que je ne me trouverai plus à court d'argent.» trois mille francs un petit volume, pensai-je, c'est un peu cher; mais tout dépend des arrangements.

«Il faut, lui dis-je, que je te parle de ce roman que tu viens de publier.—Oh! je t'en prie, s'écria-t-il, ne m'en parle pas. C'est si mauvais, que je voudrais bien n'en entendre jamais parler.—Ce n'est pas mauvais le moins du monde, repris-je: on peut même dire, au point de vue de l'art, que c'est une paraphrase très-remarquable d'Adolphe, ce petit chef-d'oeuvre littéraire de Benjamin Constant, que tu sembles avoir pris pour modèle.»

Ce compliment ne plut pas beaucoup à Horace; sa figure changea tout d'un coup.

«Tu trouves, me dit-il en s'efforçant de garder son air indifférent, que mon livre est un pastiche? C'est bien possible: mais je n'y ai pas songé, d'autant plus que je n'ai jamais lu Adolphe.

—Je te l'ai prêté cependant l'année dernière.

—Tu crois?

—J'en suis certain.

—Ah! je ne m'en souviens pas. Alors mon livre est une réminiscence.

—Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage d'un auteur de vingt ans soit autre chose; mais comme le tien est bien fait, bien écrit et intéressant, personne ne s'en plaint. Cependant, au risque d'être pédant, je veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me semble, la réhabilitation de l'égoïsme...

—Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace avec un peu d'ironie, tu parles comme un journaliste. Je te vois venir! tu vas me dire que mon livre est une mauvaise action. J'ai lu au moins ce mois-ci quinze feuilletons qui finissaient de même.»

J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses théories de l'art pour l'art avec une sorte d'obstination dont je me faisais un devoir d'amitié envers lui, mais contre laquelle ne tint pas longtemps le vernis de modestie enjouée que l'élude du goût lui avait donné.

Il s'impatienta, se défendit avec humeur, attaqua mes idées avec amertume; et, perdant peu à peu toutes ses grâces et tout son calme d'emprunt pour revenir à ses anciennes déclamations, à ses éclats de voix, à ses gestes de théâtre, même à quelques-unes de ces locutions de café-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme sortir du sépulcre mal blanchi où il avait prétendu l'enfermer. Quand il s'aperçut de ce qui lui arrivait, il en fut si honteux et si courroucé intérieurement, qu'il devint tout à coup sombre et taciturne. Mais ceci n'était pas plus nouveau pour nous que sa colère bruyante: nous l'avions si souvent vu passer de la déclamation à la bouderie!

«Tenez, Horace, lui dit Eugénie en lui posant familièrement ses deux mains sur les épaules, tout charmant que vous étiez au commencement de votre visite, et tout maussade que vous voilà maintenant, je vous aime encore mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos défauts, que nous savons par coeur, et qui ne nous empêchent pas de vous aimer; au lieu que, quand vous voulez être accompli, nous ne vous reconnaissons plus, et nous ne savons que penser.

—Grand merci, ma belle,» dit Horace en cherchant à l'embrasser cavalièrement pour la punir de son impertinence. Mais elle s'en préserva en le menaçant d'une petite balafre de son aiguille au visage, ce qui l'eût empêché de paraître le soir dans le monde, et il ne s'y exposa point. Il essaya de reprendre son air aisé et ses manières distinguées avant de nous quitter; mais il n'en put venir à bout, et, se sentant gauche et guindé, il abrégea sa visite.

«Je crains que nous ne l'ayons fâché, et qu'il ne revienne pas de si tôt, dis-je à Eugénie lorsqu'il fut parti.

—Nous le reverrons quand il aura gagné encore de l'argent, et qu'il aura un coupé à deux chevaux à nous faire voir, répondit-elle.

—Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrigé de tous ses défauts, repris-je, et je m'en réjouissais.

—Et moi, je m'en affligeais, dit Eugénie; car il me semblait être arrivé à l'impudence, qui est le pire de tous les vices. Heureusement, voyez-vous, il ne pourra jamais s'empêcher d'être ridicule, parce qu'en dépit de toutes ses affectations, il a un fonds de naïveté qui l'emporte.»

Ce même jour, nous fûmes surpris et bouleversés par une visite autrement agréable. Comme nous étions encore penchés sur le balcon pour suivre de l'oeil le rapide tilbury d'Horace, nous remarquâmes qu'il faillit, au détour du pont, écraser un homme et une femme qui venaient à sa rencontre en se donnant le bras, et en causant la tête baissée, sans faire attention à ce qui se passait autour d'eux. Horace cria: Gare donc! d'une voix retentissante qui monta jusqu'à nous par-dessus tous les bruits du dehors, et nous le vîmes fouetter son cheval fougueux avec quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui l'avaient forcé de s'arrêter une seconde. Nos yeux suivirent involontairement ce couple modeste qui venait toujours de notre côté, et qui semblait n'avoir remarqué ni le dandy ni son équipage. Ils marchaient appuyés l'un sur l'autre, et plus lentement que tous les gens affairés qui suivaient le trottoir.

«As-tu jamais observé, me dit Eugénie, qu'on peut deviner, à l'allure de deux personnes de sexe différent qui se donnent le bras, le sentiment qu'elles ont l'une pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le parierais! ils sont jeunes tous deux, je lu vois à leur taille et à leur démarche. La femme doit être jolie, du moins elle a une tournure charmante; et à la manière dont elle s'appuie sur le bras de ce jeune mari ou de ce nouvel amant, je vois qu'elle est heureuse de lui appartenir.

—Voilà tout un roman dont ces deux passants ne se doutent peut-être guère, répondis-je. Mais vois donc, Eugénie! à mesure que cet homme s'approche, il me semble le reconnaître. Il a fait un geste comme Arsène; il lève la tête vers notre balcon. Mon Dieu! si c'était lui?

—Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugénie; mais quelle serait donc cette femme qu'il accompagne? A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni Louison.

—C'est Marthe! m'écriai-je. J'ai de bons yeux; elle nous a regardés, elle entre ici... Oui, Eugénie, c'est Marthe avec Paul Arsène!

—Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugénie tout émue en s'arrachant du balcon. Ce sont de fausses joies que tu me donnes.»

J'étais si sûr de mon fait, que je m'élançai sur l'escalier à la rencontre de ces deux revenants, qui, un instant après, pressaient Eugénie dans leurs bras entrelacés. Eugénie, qui les avait crus morts l'un et l'autre, et qui les avait amèrement pleurés, faillit s'évanouir en les retrouvant, et ne reprit la force de les embrasser qu'en les arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et ils passèrent plusieurs heures avec nous, durant lesquelles ils nous informèrent complaisamment des moindres détails de leur histoire et de leur vie présente. Quand Eugénie sut que son amie était actrice, elle la regarda avec surprise, et me dit en la montrant:

«Vois donc comme elle est toujours la même! elle a embelli, elle est mise avec plus d'élégance; mais sa voix, son ton, ses manières, rien n'a changé. Tout cela est aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le passé. Ce n'est pas comme...» Et elle s'arrêta pour ne pas prononcer un nom que Marthe, dans son récit, avait répété cependant plusieurs fois sans émotion pénible. Mais à chaque instant, Eugénie, en regardant Paul et Marthe, et en poursuivant intérieurement son parallèle avec Horace, ne pouvait s'empêcher de s'écrier:

«Mais ce sont eux! ils n'ont pas changé. Il me semble que je les ai quittés hier.»

Marthe voulut avoir l'explication de ces réticences, et je jugeai qu'il valait mieux lui parler ouvertement et naturellement d'Horace que de la forcer à nous interroger sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il venait de nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence soudaine. Je lui parlai même de ses relations avec la vicomtesse de Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre la dernière main, s'il en était besoin, à la guérison de cette âme sauvée. Elle en sourit de pitié, frémit légèrement, et, se jetant dans le sein de son époux, elle lui dit avec un sourire doux et triste:

«Tu vois que je connaissais bien Horace!»

Ils furent forcés de nous quitter à quatre heures. Marthe jouait le soir même. Nous allâmes l'entendre, et nous revînmes tout émus et tout bouleversés de son talent, joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouvé ces deux êtres chéris, unis enfin et heureux l'un par l'autre.


 

 

 

 

More History



Previous Page

Chapter 24 - 26

 


Back to

First Page

Back to
Source Text - Main Page

 



Next Page

Chapter 31 - 33

 

 

 

The American Revolution - Its Casualties, Its Battles, Its Impact

 


People in History

People in History A

People in History B

People in History Ca - Char

People in History Chas - Cz

People in History D

People in History E

People in History F

People in History G

People in History H

People in History I

People in History J - K

People in History L

People in History M

People in History N - O

People in History P - Q

People in History R

People in History S

People in History T

People in History U - Z


Explorers, Scientists & Inventors

Musicians, Painters & Artists


Poets, Writers & Philosophers

Native Americans & The Wild West

First Ladies

Popes

Troublemakers

Historians

Archaeologists

Royal Families

Tribes & Peoples

 


Wars, Battles & Revolutions

Wars & Revolutions A

Wars & Revolutions B - E

Wars & Revolutions F - G

Wars & Revolutions H - J

Wars & Revolutions K - O

Wars & Revolutions P - R

Wars & Revolutions S - Z

Wars & Revolutions Chronological

Battles A - C

Battles D - G

Battles H - L


Battles M - P

Battles Q - Z

Battles Ancient Times - 1499

Battles 1500 - 1699

Battles 1700 - 1799

Battles 1800 - 1899

Battles 1900 - Today
 

Picture Archive

History Pictures A - C

History Pictures D - M

History Pictures N - Z


 


Speech Archive

Speeches by Topic

Speeches by Speaker

Speeches by Date

Speeches by Women

Speeches by African-Americans

Speeches by U.S. Presidents


Miscellaneous

History Dictionary A - F

History Dictionary G - Z

Source Text - By Title

Source Text - By Author

Historic Documents A - K

Historic Documents L - Z

Historic Documents Chronological

Assassinations in History

Voyages in History

Castles & Palaces


Music in History

History Movies

Research

Bored?

Kids & History

Browse

About Us

Write Me


 


Sitemaps

Sitemap 01   Sitemap 02   Sitemap 03    Sitemap 04   Sitemap 05   Sitemap 06  
Sitemap 07   Sitemap 08   Sitemap 09    Sitemap 10   Sitemap 11   Sitemap 12
Sitemap 13   Sitemap 14   Sitemap 15    Sitemap 16   Sitemap 17   Sitemap 18
Sitemap 19   Sitemap 20   Sitemap 21    Sitemap 22   Sitemap 23   Sitemap 24


Site Search

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


HISTORY IN A NUTSHELL

 

© 2016 Emerson Kent